Commune de
Colombier Fontaine

D'après un texte de Mr Ernest Herzog, juillet 2000.

 

L’Histoire

 Septembre 1944 en pleine guerre. Un débarquement avait eu lieu en Normandie le 6 juin, un autre le 15 août dans le Midi. La troupe allemande refluait sur les deux fronts et dans notre région, les premiers éléments en retraite arrivèrent fin août. Jusque-là, à Colombier il ne restait pas de troupe combattante. Elle était venue en juin 1940, a cantonné assez peu de temps, est repartie et a réapparu en cette fin août 1944. Mais durant ces quatre longues années il restait un petit détachement relativement discret mais présent. Des gens chargés de la bonne application des directives de l’armée d’occupation. Ils se sont logés en différents endroits qui changeaient probablement en fonction des mutations d’équipes. Tout était taxé, tarifé, codifié, imposé : ce qui n’était pas interdit était obligatoire. Chaque producteur avait son quota : industriel, commerçant, artisan, paysan, tout ce monde payé avec un mark cinq fois surévalué. Il leur fallait des hommes valides pour faire fonctionner leur industrie !

Qu’à cela ne tienne, régulièrement un contingent était désigné pour le service du travail obligatoire, le fameux S.T.O., auquel il n’y avait pas moyen de se soustraire. Cela a commencé en 1941, et a été présenté sous forme de comportement civique, patriotique et humanitaire. Il s’agissait de permettre la libération de prisonniers de guerre en se portant volontaire pour le travail en Allemagne. On appelait cela «La Relève » mais il fallait trois travailleurs pour un prisonnier libéré, un véritable marché de dupes et la source s’est tarie : il n’y a plus eu de volontaires. C’est devenu obligatoire. L’homme désigné était convoqué par une note de la Kommandantur lui indiquant la date et l’heure du train à prendre — ici Montbéliard — ainsi que la destination en Allemagne. En bas de note, il était exposé les risques encourus par lui et sa famille en cas de défection. A partir de ce moment, il était banni de son pays, plus aucun droit, rayé de toutes les listes, il n’existait plus. Pas question de se réfugier dans sa famille, surveillée, visitée, inquiétée. Impossible de trouver un refuge chez quiconque, la peur des dénonciations régnant partout. Ceux qui ne rejoignaient pas étaient des réfractaires. Pourchassés, traqués, ils devenaient des hommes des bois et il en était ainsi de ceux qui ne rentraient pas à la suite d’une permission. En Allemagne, ils arrivaient dans un centre qui les affectait dans une entreprise où ils recevaient leur bulletin de travail. Il comporte la durée du travail hebdomadaire : 50 heures par semaine; le salaire : 60 pfennigs de l’heure ce qui donne 120 marks par mois. Il fallait vivre avec ça et tout y passait, pas un sou pour la famille au pays.

Dès le débarquement en Normandie des maquis se sont formés partout; pour ici on peut citer le maquis d’Ecot, le groupe Tito, le maquis du Mont-Bart et le plus important, celui du Lomont. Ces gens sur le qui-vive permanent ont beaucoup gêné la troupe d’occupation et en partie déblayés le terrain à notre armée. Ils ont payé un lourd tribut comme le maquis d’Ecot en juillet. Les habitants connaissaient l’évolution des différents fronts. La radio fonctionnait et malgré le brouillage, des informations étaient captées. La Résistance, très active, opérait et renseignait. C’est ainsi que dès la fin août-début septembre, avant que la troupe en retraite ne parvienne ici, nombre de jeunes et de moins jeunes prenaient la direction de la frontière suisse. Des entreprises individuelles qui ont souvent échoué et ces gens se sont trouvés internés en Allemagne jusqu’à la fin de la guerre. C’était de toute façon une opération risquée car sur la frontière, cela bougeait beaucoup. Déjà vers le 25 août, le maquis du Lomont menait des actions contre les postes frontière allemands et ce qui circulait dans la région était sévèrement contrôlé. Il fallait bien de la chance pour passer. Quelques familles ont rejoint l’Isle-sur-le-Doubs et sa région peu de temps avant l’arrivée de nos troupes et l’établissement du front ici. C’était en somme une sorte d’intuition car personne à ce moment-là, ne pouvait se douter que ce front s’établisse justement dans cette région alors que notre armée, dans une avance extraordinaire montait des plages de Méditerranée en moins de trois semaines et que les avant-gardes parvenaient dans nos environs vers le 10 septembre. Il n’y avait pas de raison connue pour que cela s’arrête, mais il y en a eu une : l’intendance n’a pu suivre ce mouvement et le gros des troupes était stoppé faute de ravitaillement. Les Allemands se sont bien sûr rapidement aperçus de ça et ont réussi à établir une ligne d’arrêt passant par ici.

Venant de Marseille, les premiers Allemands de cette armée en retraite parviennent au pays le 5 septembre, noirs comme des ramoneurs, s’introduisant partout et exigeant toilette et nourriture. Ils ne sont pas commodes; les gens en ont peur car ils les devinent capables du pire et ils ne se gênent en rien pour secouer les fruitiers en présence des gens, impuissants. Le grondement du canon se perçoit et toutes les rumeurs circulent, situant l’armée libératrice où en réalité elle n’est pas. Le bruit du canon ne permet pas de donner son origine, cela dépend du vent et de sa force. On entend aussi la mitrailleuse qui provient sans doute de la Résistance harcelant les convois à leur passage. Les Allemands sont là maintenant et font du volume, raflant ce qui peut rouler et en particulier les vélos. Une armée de cyclistes qui prend ses aises, s’introduit partout donnant bien l’image de ce qui nous attendait s’ils avaient pu vaincre. Les trains continuent à passer, chargés de chars et de canons. Pas pour aller loin. Montbéliard, Belfort car il devenait évident qu’une ligne de défense serait établie par ici. Les véhicules et les troupes à pied arrivent en nombre, font du volume, s’agitent en se déplaçant sans cesse.

Pourtant en face, il y avait peu de moyens. Mon régiment était bloqué du côté de Pontarlier manquant de carburant pour aller plus loin. Le 13 septembre, mon capitaine reçoit la mission de reconnaître des gués du côté de l’Isle-sur-le-Doubs. Il m’emmène en jeep avec un mitrailleur et nous avons fait ce chemin sans rencontrer un chat et... sans trouver de gué. Au retour nous apprenons par un officier du RICM qu’un peloton de ce régiment était sévèrement accroché à Villars-sous-Ecot. Comme il n’y avait alors pas d’infanterie, ni d’artillerie, ces éléments d’avant-garde n’ont pu que décrocher. J’ai su plus tard que ce peloton était guidé par un de ces jeunes du groupe Tito.

Le 7 septembre, les trains ne roulaient plus mais la troupe d’occupation était partout avec son attirail et se servant de ce qui l’intéressait sans ménager les habitants. Sur ce front, Colombier semblait devenir une base arrière grouillant de cuisines, de mécaniciens et de service de santé. Un remue-ménage qui a duré puis s’est amplifié à partir du 18 où Saint-Maurice a été évacué sur notre village. D’après un témoignage, ces gens ne semblaient pas tellement effrayés de ce qui leur arrivait ne se doutant pas de ce qui allait se passer les jours suivants chez eux où s’est déroulé une véritable bataille avec attaques et contre-attaques. Beaucoup de pertes de part et d’autre. Notre infanterie et l’artillerie avaient enfin rejoint mais ce n’était pas les Américains ni Leclerc dont la rumeur circulait mais tout simplement un élément de la Première armée française commandée par le général de Lattre. Ici la 9éme division d’infanterie coloniale et plus précisément à Saint-Maurice le 6éme régiment de cette division composée de Sénégalais mouillés comme des soupes, gelés car il pleuvait sans arrêt et ne faisait pas chaud. Ils se sont battus en vrais soldats et on leur doit, je le crois plus qu’on ne fait.

Ce jour du 18, quatre jeunes maquisards qui tentaient de rejoindre Lougres après la dissolution de leur maquis furent arrêtés à 14 heures à La Raydans pour être fusillés à 18 heures à l’endroit où se trouve maintenant le cabinet du docteur Bicelli. C’est dire que cette troupe — en plus des exactions — commençait à faire régner la terreur dans le village. Ces jeunes gens ont été enterrés le surlendemain avec ordre à la population de ne pas paraître ni regarder. Mais derrière les volets, les gens ont quand même vu passer l’enterrement. Quatre cercueils sur un plateau tiré par un cheval. Le convoi était précédé d’un ancien du village chargé de faire appliquer le diktat de l’occupant, du curé du village, l’abbé Géhin en civil, premier curé de la paroisse depuis la réforme, puis deux hommes avec des pelles dont le père d’un des fusillés qui allait creuser la tombe de son fils. Il faut remarquer que sur les registres d’état civil de la commune, on note ce jour-là le décès de ces quatre jeunes gens sans aucune mention. Probablement assez longtemps après il a été ajouté en marge pour trois d’entre eux «Mort pour la France » mais pas pour le quatrième ! De plus au registre de la paroisse leur enterrement n’est pas mentionné. C’est dire combien cette période a été difficile à vivre et comme les recherches sont difficiles. Mais depuis peu, ces fusillés ont un monument en face du stade qui commémorera ce qu’ils ont subi durant cette période si terrible pour notre village.

De plus cette période était vécue uniquement par les femmes, leurs enfants encore présents, les parents âgés car aucun homme n’était là sinon il aurait été immédiatement coffré. Restaient donc les vieux ou les hommes dans la cinquantaine qui tous avaient fait la guerre précédente et en étaient revenus diminués et de plus usés par le travail dont les conditions n’avaient rien de commun avec ce qu’on connaît. Dans les usines, pas d’aspirations de poussières, les poumons ravagés. Peu de moyens de manutention, tout se faisait à la main : poches de coulée, plateaux, balles de coton. Pas d’installation de sécurité de sorte qu’à la chaiserie par exemple, aucun ouvrier d’atelier de machines n’avait ses mains intactes, Pour les récoltes les paysans passaient leur journée de l’aube au crépuscule, toute la famille réunie. 

Nous sommes le 21 septembre. Une information circule demandant que les enfants de moins de quinze ans puissent être inscrits par leurs parents désireux de les faire partir en Suisse. Inscription à la mairie probablement et départ le lendemain matin, Le temps était aux décisions rapides. La Croix Rouge organisait cela et en assurait la logistique après de laborieuses négociations avec la Kommandantur de Montbéliard dont le chef était connu sous le vocable de « Balafré ». Les maquisards du Lomont en ont le souvenir aussi. Les enfants se sont rassemblés devant une ferme qui n’existe plus - remplacée par la salle du Saveroux. Ils étaient une bonne trentaine. Ils furent transportés à Montbéliard sur un plateau attelé, une accompagnatrice de la Croix-Rouge avec eux. Cela dans une agitation permanente, les tirs d’artillerie de cette troupe dont les pièces tiraient quelques obus d’un endroit, se déplaçaient pour recommencer plus loin dans un vacarme inquiétant. Logement au lycée Georges Cuvier - dans les dortoirs du haut pour une nuit seulement. Ce lycée n’existe plus, il a été démoli pour faire place à un parking pour finir dans le nouveau quartier Velotte.

Les enfants de Colombier n’étaient pas les seuls à profiter de cette opération, il y en avait de toute la région y compris de la Haute-Saône et même de Paris. Au matin du 23, départ pour Delle dans des camions allemands, toujours sous la protection de la Croix-Rouge et arrivée à Boncourt en Suisse où ces enfants ont été chaleureusement accueillis : ils reçurent des friandises dont ils n’avaient même plus le souvenir. Départ aussitôt pour Bâle en train où ils ont été répartis par groupes, douchés, désinfectés puis confiés à des familles dans différentes villes de Suisse allemande comme Zurich où se trouvait le plus grand nombre, Fribourg, Saint-Gall, Rapperswil, Kussnacht... Pour eux la guerre était loin avec la peur et les privations. Bien reçus dans ces familles, certains, encore maintenant, ont conservé des liens avec elles. Il a bien sûr fallu s’adapter surtout en ce qui concerne la langue car le français était peu parlé en Suisse alémanique, du moins à l’époque. La nourriture n’a pas posé de problème après ces années de privation, il n’y avait pas de becs fins. Ces enfants sont restés là jusqu’en mars 1945 où, dans notre pays, la guerre était terminée. Nous devons beaucoup aux Suisses car ils n’ont pas fait que cela pour nous aider.

Pour finir, toute cette excitation, cette peur, cette cohabitation avec ces énergumènes armés jusqu’aux dents, le couvre-feu, les coupures d’eau et de courant, un secours médical aléatoire, ne pouvait que mal finir. Un temps difficile à vivre et maintenant impossible à imaginer.

Le 25 dans la journée, le garde parcourt le village avec sa cornette et annonce les ordres de la Kommandantur : le village devra être évacué de tous ses habitants le 27 à la nuit tombée. Plus personne ne doit rester ici à ce moment-là. Pour aller où ? Y a-t-il eu des directives, une organisation ? On parle d’une réunion à la sous-préfecture quelques jours avant. Je pense qu’on n’a pas fait partir des milliers de gens comme ça dans la nature, pas par souci humanitaire, sûrement pas, mais à cause du désordre sur les routes et les villages environnants. Les Allemands sont des fanatiques de l’ordre et de l’organisation, ils s’appuyaient sur l’administration française pour certaines choses. Il restait chez nous des autorités dont ils ne pouvaient se passer principalement à cause de la langue. Les maires, les sous-préfets, les préfets étaient d’ailleurs traités sans aménité. Alors il s’est agi de préparer le départ, le choix difficile de ce qu’il faudrait emporter compte tenu des moyens. Tout ce qui roulait et pouvait être chargé l’était au maximum, voitures d’enfants, vélos échappés à la rafle des jours précédents, charrettes qui existaient encore en assez grand nombre et, pour les paysans, les voitures attelées. Mais quoi emmener, le plus utile ou le plus précieux ? Objets de valeur ou souvenirs ? Car on se doutait bien que ce qui resterait ne serait pas retrouvé. Cela dans l’urgence, dans le noir car il ne fallait pas de lumière, quand il y en avait ! Certains ne logeaient plus dans la maison mais dans les étables, les granges ou autres endroits jugés plus sûrs pour s’abriter des obus qui ne cessaient de tomber; d’autres, femmes seules avec leurs gosses avaient trouvé refuge chez les parents mais pas forcément en un endroit mieux protégé du bombardement. Alors il fallait retourner chez soi pour rassembler ses affaires. Alors voici le cas de quelques familles car toutes se sont trouvées dans cette galère et, si leurs histoires ne sont pas exactement les mêmes elles se ressemblent : personne n’a été épargné.

La mère et sa fille, seules dans une assez grande maison. Le père décédé quelques années auparavant des suites de la guerre précédente le fils et frère parti au maquis. Au soir du 26, en pleins préparatifs pour le départ du lendemain, voilà qu’on frappe à la porte. Elles ont peur, attendent mais comme on insiste de plus en plus fort, elles sont bien obligées d’ouvrir. Deux Allemands sont là devant elles : «Nous couchons là ce soir ». Et voilà, ils ont couché là mais ils ne sont pas spécialement discrets, ils ont, entre autre, avisé la photo du fils en bonne place sur un buffet. « Réfractaire ? Terroriste ? Où est-il ? ». Elles ont bafouillé une histoire qu’ils n’ont évidemment pas cru mais s’en sont contentés. Leur besoin du moment était de dormir dans un bon lit et le matin de bonne heure ils partaient. Chargement de la petite charrette d’enfant dont le plus précieux, le costume du fiston actuellement au maquis et on a pris la route, sous la pluie en direction de Valentigney. Le costume si soigneusement conservé n’a pas servi. Engagé avec ses camarades dans un de ces régiments qui ont repris la progression le 14 novembre, la vie de ce jeune homme s’est terminée, pas très loin d’ici. Il avait vingt ans.

Une autre femme avec son gosse de quatre ans a réussi à se faire emmener par un paysan charitable avec le peu qu’elle avait et a trouvé refuge à Audincourt chez des parents dont la maison a été touchée par un obus peu après. Elle venait heureusement de la quitter quelques minutes avant. Le mari était absent, il était au maquis, il fallait se débrouiller.

Une autre famille qui avait la chance de posséder une voiture à échelles avec un cheval a pu embarquer pas mal de choses mais les lapins et les poules ont été lâchés dans la nature mais n’ont pas retrouvé leur chemin. Ils n’en ont pas eu le temps. Au retour, plus rien, plus un meuble et en plus la maison avait été bombardée et était inhabitable. En arrivant dans la nuit à la mairie d’Audincourt une famille l’a prise en charge et logée tout le temps de cette évacuation, ce qui signifie que cette affaire avait été préparée.

Une autre famille - si l’on peut dire famille. La femme et son petit garçon de quatre ans, le père prisonnier, avec elle une amie dont le mari avait été tué en 1940, ont essayé d’enfreindre l’ordre donné et ne bougeaient pas dans le logement de l’une d’elles, espérant que les choses se tasseraient en restant là envers et contre tout. Peine perdue. C’était sans compter sur la Feldgendarmerie, une sorte de police militaire oeuvrant à l’arrière du front. Grands gaillards portant un collier avec une plaque en demi-lune sur la poitrine. Impressionnants et sans humour. Leur vocabulaire à l’égard de la population se résumait à :  Raus, suivi de Schnell (vite). Ils sont venus à grand bruit de bottes et chassaient ces femmes et le gosse qui ont pris la route en pleine nuit sous une pluie battante. La poussette, un ou deux sacs. Trois fois rien. A Berche, elles ont trouvé une ferme charitable, elles ont pu coucher à l’écurie, un endroit chaud et sec quoiqu’un peu odorant et bruyant puis, le lendemain, ces gens ont donné une chambre. Cela leur a permis de se remettre un peu des émotions des derniers jours. Il y avait du lait pour le petit, à manger aussi mais il a fallu partir, la destination des réfugiés étant Audincourt et ses environs.

Une autre famille, des paysans. Une fois la voiture chargée évidemment du plus important, voici un groupe de militaires qui s’approchent, hargneux, décidés et manifestement pas enclins à parlementer. « Réquisition ! ». Et ils ont tout emmené : cheval, voiture et ce qu’il y avait dessus. Des crapules qui ont certainement jeté une partie de ce chargement si précieux pour cette famille. Il a fallu trouver une autre voiture, un autre cheval et charger ce qui restait. Mais le meilleur était parti. Du temps pour faire tout cela et en partant, la nuit tombait et comme pour tous la pluie tombait aussi. Par comble de malchance, la voiture tombe en panne car c’est bien ainsi, ce matériel si rustique, sans mécanique compliquée arrive quand même à tomber en panne ! Et bien sûr pas d’outillage ni la pièce qu’il a fallu aller rechercher à la maison. Encore du temps et cette fois sur cette route, un petit troupeau de vaches derrière la voiture, des bêtes inquiétées par la circulation des voitures militaires car maintenant, celles-ci circulaient surtout de nuit. Le jour, nos petits avions d’observation, les piper-cubs étaient là, comme eux avaient fait en 39-40 avec leurs Storch. Le retour des choses. Ces gens sont arrivés très tard à Voujeaucourt où une famille les a hébergés, mis le cheval à l’écurie et les vaches dans une pâture. Au réveil, une énorme surprise : plus de vaches ! Elles avaient réussi à sortir de là et, on l’a su plus tard, à revenir à Colombier dans leur écurie. Une fortune envolée mais pas que ça. Dans ce temps, une bête avait un nom, les enfants avaient leur préférée; pour un paysan les bêtes faisaient un peu partie de la famille. Le chemin a repris dans la matinée avec bien du souci car on ne savait pas ce qu’étaient devenues les vaches. A Valentigney cela s’est déroulé comme pour tout le monde et au retour, deux mois plus tard, plus rien dans la maison ni à l’écurie et plus de vitres aux fenêtres, comme presque dans tout le village.

Une vraie détresse de laisser sa maison ouverte, livrée au pillage. Une chose est certaine, un des jeunes d’un maquis, engagé au régiment qui a participé à la reconquête du village, est passé devant la maison de ses parents et en a fermé les portes et les fenêtres, c’était le 16 novembre. Le 19, quand les parents sont revenus, tout était ouvert. Entre ces deux dates il n’y avait plus de troupe allemande. Là aussi, on ne peut pas formellement penser aux civils car les avant-gardes sont suivies d’autres troupes comme l’artillerie, les services qui ne coucheront pas dans le pré à côté d’une maison vide.

Il est naturellement impossible de se faire une idée de l’aspect de ce village à ce moment-là. Les usines à l’abandon, les commerces aussi, les champs et les vergers non récoltés. Une désolation tout simplement. Adieu veaux, vaches, cochons. Comment en est-on arrivé là ? Et les vaches de ce paysan, comment a-t-on su qu’elles étaient rentrées à leur écurie ? Six hommes ont été autorisés — ou peut-être obligés — à rester ici. On peut toujours supposer qu’ils aient été maintenus au village pour s’opposer à d’éventuels pillages, donner en quelque sorte une caution ou une couverture à l’occupant dont la domination touchait à sa fin et il s’en rendait forcément compte. Les Américains et les Anglais étaient à la frontière belge, les Russes en Pologne, l’Italie était pratiquement libérée et nous, près de sa frontière. Ces six hommes n’en ont pas mené large car pour meubler ses abris, la troupe raflait tout ce qui pouvait servir en particulier les matelas et les petits meubles et, les pianos aussi ! Alors en essayant de s’interposer, ils se sont fait très mal voir et pour finir, expulser en moins de quinze jours. Ce sont eux qui ont vu ces pauvres bêtes dans leur écurie.

Une fois à Audincourt ou à Valentigney il a fallu s’adapter et s’intégrer. Certains ont vécu chez des parents plus ou moins proches, d’autres chez des amis, d’autres encore chez des gens compatissants et généreux tout simplement. C’était la grande solidarité comme on ne la trouve que dans les situations extrêmes. De toute façon, tout le monde se trouvait dans le même sac et personne ne savait jusqu’où et quand cela irait. On se serrait, on partageait, on se supportait, on s’aidait. Je n’ai entendu personne se plaindre d’un accueil mitigé ou hostile. Le grand souci était le ravitaillement puisque tout était rationné et les tickets pas toujours honorés. Les hôtes avaient peu et les réfugiés rien. C’était le grand problème de ces quatre années d’occupation mais là, bien amplifié. On dit que s’il y en a pour deux, il y en a pour trois mais pour deux il n’y en avait déjà pas assez et il venait s’en ajouter trois, voire plus. C’est devenu la ruée sur les villages environnants pour rapporter peu de choses et avec bien des risques car les obus n’ont jamais cessé de tomber. Beaucoup de kilomètres et de fatigue pour ces gens très mal nourris. Quatre personnes du village sont mortes durant cette période, leurs noms sont inscrits au monument aux Morts comme victimes civiles de guerre. D’autres ont été blessées dont certaines gravement.

Il y a eu des incidents comme ce soir tard où l’on frappe à la porte, très fort. Deux soldats peu aimables qui demandent de boucher immédiatement les ouvertures d’où la lumière filtrait. Que fait tout ce monde ici — une façon de parler car ils ne pouvaient ignorer qu’il y avait plein de réfugiés ? Et d’où êtes-vous ? De Colombier-Fontaine. L’un d’eux dit alors : « Je connais, je suis venu avant-guerre jouer au basket chez vous ». C’était un Alsacien. On pourrait se dire qu’à Audincourt, s’il avait bien voulu, il aurait pu fausser compagnie à la Wehrmacht. Plus facile à dire qu’à faire. Qui l’aurait reçu puis camouflé au risque de sa vie ? Et sa famille là-bas, que lui serait-il arrivé ? On ne peut rien dire, on ne sait pas. Ils ont été bien honnêtes —comme on dit dans le Midi — de seulement taper à la porte car, peu de temps avant, encore à Colombier, ils ont tiré dans la porte d’entrée, le trou est toujours là.

Une autre famille logeait chez des gens faisant partie de la Résistance mais bien sûr les réfugiés n’en savaient rien. Un jour, la propriétaire s’en va, le lendemain l’homme également et les réfugiés se sont retrouvés seuls dans ce logement étranger. Pas seuls longtemps. Arrivent des gens genre Gestapo qui se mettent à fouiller partout sans ménagement pour finalement découvrir quelques armes bien cachées mais pas assez pour eux. Heureusement pour cette famille que le père parlait allemand — il était suisse — et a pu leur expliquer parfaitement ce qu’il en était.

Déjà en début octobre, c’est à dire peu après l’arrivée à Audincourt, les gens ont essayé de revenir à Colombier, à pieds, en vélo et même en voiture à cheval. Certains ont réussi mais pour ramener peu de choses. C’était bien risqué car les bombardements n’arrêtaient plus. A Audincourt non plus d’ailleurs. Etouvans était généralement le terminus. En bas de la côte se trouvait un barrage où tout le monde était impitoyablement refoulé. Impossible de se rendre au village où l’on aurait encore pu arracher quelques pommes de terre, betteraves et autres légumes, sous les obus car certains jours se produisaient de vrais bombardements. Octobre s’est passé ainsi avec le secours de la soupe populaire une fois par jour, une soupe comme on en faisait à l’époque à base de rutabaga et de topinambour, sans matière grasse et qui laissait tout le monde sur sa faim. Oui, la faim, la vraie, pas le creux de onze heures, celle de toute la journée et de tous les jours de sorte que cela devenait le principal sujet de préoccupation, de sorte aussi qu’on était amené à faire des prouesses dangereuses pour rapporter trois fois rien.

Début novembre, il a été interdit de vendre des pommes de terre aux civils. Dans une famille que je connais bien, il en restait quatre, cuites en robe des champs. On était six et allez, on décide de faire un festin, des rechetis dont le nom véritable est rösti, recette d’origine suisse que tout le monde connaît ici. On a dégusté ça presque religieusement et demain on verra bien ! Le repas du siècle dont on a toujours parlé. Je me demandais si j’allais raconter cela car seuls ceux qui l’ont vécu peuvent comprendre, aucun autre. Je peux simplement leur souhaiter de n’avoir pas à le vivre un jour. Le problème de la minceur ne se posait pas : on était bien en dessous, tout était parfaitement plat.

Et j‘arrive au bout de mon récit. Le 14 novembre, notre armée prenait l’offensive qui a été rondement menée : le 16, Colombier était réoccupé par nos troupes, le 17, les Allemands évacuaient Audincourt sans s’être défendus mais en faisant quand même sauter le pont et les gens rentraient au pays, le 19, heureux d’être à nouveau là malgré les dégâts et le travail de remise en état qui a duré longtemps. Il a fallu récupérer ce qui pouvait l’être. Dans certaines maisons, plus un couvert, plus un seul ustensile de cuisine, pas de lit, pas de matelas ni de draps et impossible d’acheter quoi que ce soit, les magasins de Montbéliard et d’autres villes étaient vides. Le système de tickets de rationnement a duré jusqu’en 1950 pour certaines matières. D’autres maisons ont été saccagées, particulièrement celles où les Allemands avaient établi une défense. Des bois de la Chaiserie empilés sur une cinquantaine de centimètres au plancher et ils ont scié les portes, toutes les portes, à cette hauteur. On se demande quels sont les artisans pour concevoir une chose pareille car pour se protéger des obus, c’est sur le dessus qu’il faut mettre la protection.

Et enfin pour terminer, le 16, personne ne se trouvait là pour acclamer les soldats qui venaient délivrer le pays, pas une fille pour un petit baiser à ces fantassins fourbus et gelés ou pour monter sur une tourelle de char embrasser le chef de char et son tireur. Personne. C’est sans doute la raison pour laquelle, jamais ici on a commémoré la Libération comme on le fait un peu partout ailleurs.

  Postface

Colombier était loin d’être le seul village dans ce cas. Les Allemands ont établi une ligne de défense partant de la frontière suisse vers l’ouest, depuis Villars-les-Blamont jusqu’à Longevelle. Cette ligne passait par Blamont, Ecurcey, Bourguignon, Ecot, Villars-sous-Ecot, Saint-Maurice puis, à partir de Longevelle vers le Nord : Arcey, Désandans, puis vers la Haute-Saône et les Vosges. Tous les villages se trouvant sur cette ligne et sur une profondeur de deux kilomètres environ ont été évacués. Ligne couverte par des avant-postes et comportant des bases-arrière comme ici. Une défense insuffisante pour résister sérieusement. Ils ont donné le change en se déplaçant beaucoup d’où les mouvements permanents cités plus haut.

Le secteur était tenu par trois divisions d’infanterie : la 338éme, la l59éme et la l89éme, renforcées par des troupes de choc basées à Belfort. Ces renseignements proviennent de la serviette d’un général et son aide de camp tués à Bretigney dès la reprise de l’offensive de novembre. Il y avait sur eux des documents qui ont grandement servi les opérations de nos troupes par la suite.

Les archives nous apprennent également qu’il existait un service d’assistance aux prisonniers, déportés et réfugiés dans toutes les préfectures avec des antennes jusqu’à l’arrondissement œuvrant et fournissant un rapport bimensuel d’activité. On sait ainsi que le département du Doubs hébergeait 15 000 réfugiés de la région parisienne depuis le printemps. Ces réfugiés touchaient une allocation par personne dont le montant n’est pas précisé. A partir de septembre sont venus s’ajouter 5000 réfugiés dans l’arrondissement de Montbéliard. Ces derniers — dénommés réfugiés récents — étaient accueillis dans des lieux désignés, nourris par des soupes collectives organisées par ce service avec l’aide de la Croix-Rouge. Ils touchaient également une allocation dite de détresse, d’un montant de 750 francs par mois dès la constitution de chaque dossier.

Cela explique que les gens de Colombier ont été dirigés sur Audincourt et pas ailleurs, que ceux qui n’y avaient pas de parenté ont été pris en charge par la mairie et reçus par des personnes de bonne volonté contactées par ce service. Il y avait donc bel et bien une organisation structurée et officielle.

D’après un autre rapport provenant aussi de la préfecture, le nombre de fusillés de l’arrondissement de Montbéliard s’éleva à 200. Un carnage qui montre qu’on n’avait plus affaire à une armée digne de ce nom. La Gestapo sévissait, Pour les deux mois avant la Libération, elle a déporté 1 000 personnes de la ville de Montbéliard, en trois rafles.